EREIGNIS - Heidegger et la phénoménologie

Les textes fondamentaux...

Página inicial > Gesamtausgabe > GA02: Être et temps > Être et temps : § 11. L’analytique existentiale et l’interprétation du Dasein (...)

Martin Heidegger

Être et temps : § 11. L’analytique existentiale et l’interprétation du Dasein primitif.

Traduction par Emmanuel Martineau

sábado 9 de julho de 2011

        

§ 11. L’analytique existentiale   et l’interprétation du Dasein   primitif. Les difficultés de l’obtention d’un « concept   naturel du monde   ».

L’interprétation du Dasein en sa quotidienneté n’est pas pour autant identique à la description d’un degré primitif du Dasein tel que l’anthropologie   peut nous en procurer empiriquement la connaissance  . La quotidienneté ne se confond pas avec la primitivité. La quotidienneté est bien plutôt un mode   d’être du Dasein même lorsque et justement lorsqu’il se [51] meut au sens   d’une culture   hautement développée et différenciée. D’autre part, le Dasein primitif possède lui aussi ses possibilités d’être non-quotidien  , il a sa quotidienneté spécifique. L’orientation   de l’analyse du Dasein sur la « vie   des peuples primitifs » peut certes avoir une signification   méthodique positive   dans la mesure   où des « phénomènes primitifs » sont souvent moins recouverts et compliqués par une auto-interprétation déjà établie du Dasein en question  . Le Dasein primitif parle souvent plus directement à partir d’une identification originelle aux « phénomènes » (au sens pré-phénoménologique du terme). Une conceptualité malhabile et grossière à notre point   de vue   peut être féconde pour un dégagement authentique   des structures ontologiques des phénomènes.

Jusqu’ici cependant, c’est l’ethnologie qui met à notre disposition   la connaissance des primitifs. Or il se trouve que l’ethnologie, dès qu’elle entreprend d’« enregistrer » son matériel, de le trier et de l’élaborer, se meut dans des préconceptions et des interprétations du Dasein humain comme tel, et il n’est nullement assuré que la psychologie   quotidienne, voire la psychologie et la sociologie scientifiques que l’ethnologue met à contribution, offrent la garantie scientifique d’une possibilité d’accès, d’une interprétation et d’une présentation adéquates des phénomènes à explorer. Nous retrouvons ici la même situation   que dans le cas des disciplines précédemment citées. L’ethnologie présuppose déjà une analytique   suffisante du Dasein comme fil conducteur. Mais comme les sciences positives ne « peuvent » ni   ne doivent attendre que se soit achevé le travail ontologique   de la philosophie  , la poursuite   de la recherche   s’accomplira non pas comme un « progrès », mais comme une répétition et une purification ontologiquement plus clairvoyante de ce qui aura été ontiquement découvert [1].

[52] Si facile qu’il soit de délimiter formellement la problématique ontologique par rapport   à la recherche   ontique  , l’exécution, et avant tout le point de départ d’une analytique existentiale du Dasein ne vont pas sans difficultés. En effet  , sa tâche inclut une exigence qui tourmente depuis longtemps la philosophie, sans qu’elle soit pourtant jamais parvenue à la satisfaire : l’élaboration de l’idée d’un « concept naturel du monde ». La richesse aujourd’hui disponible   des connaissances concernant les cultures et les formes du Dasein les plus diverses et les plus éloignées paraît favorable à la réussite d’une telle entreprise. Pourtant, ce n’est là qu’une apparence  , et cette abondance de connaissances risque en réalité de nous induire à méconnaître le véritable problème. De lui-même, un comparatisme ou un typologisme syncrétique ne peut prétendre apporter   une authentique connaissance d’essence   ; pas davantage qu’il ne suffit de maîtriser le divers en le classifiant pour acquérir une compréhension effective du matériel ainsi mis en ordre. Le vrai principe   de l’ordre a sa teneur   philosophique propre   que la pratique ordonnatrice, bien loin de l’avoir découvert, a toujours déjà présupposée. Ainsi, pour mettre en ordre des conceptions du monde, est-il besoin de l’idée explicite du monde en général. Et s’il est vrai que le « monde » est lui-même un constituant du Dasein, alors l’élaboration conceptuelle du phénomène du monde exige un aperçu dans les structures fondamentales du Dasein.

Les indications positives et négatives de ce premier chapitre avaient pour but de mettre sur la bonne voie la compréhension de la tendance   et de l’attitude   questionnante de l’interprétation qui suit. L’ontologie   ne saurait apporter de contribution qu’indirecte à la promotion des disciplines positives constituées. Elle possède son but autonome, s’il est vrai que la question de l’être, par-delà la prise de connaissance   de l’étant  , est l’aiguillon de toute recherche scientifique.


Ver online : HyperHeidegger


[1Récemment, E. Cassirer a fait du Dasein mythique le thème d’une interprétation philosophique : v. Philosophie des formes symboliques, t. II, La pensée mythique, 1925 (trad. fr. de J. Lacoste, 1972 - N.d.T.). Cette recherche de Cassirer met à la disposition de l’ethnologie des fils conducteurs plus riches. Néanmoins, du point de vue de la problématique philosophique, la question reste ouverte de savoir si les fondations mêmes de l’interprétation sont suffisamment transparentes, et, notamment si l’architectonique de la Critique de la raison pure de Kant et en général sa teneur systématique peuvent offrir son plan à une telle entreprise, ou, au contraire, s’il n’est pas ici un besoin d’un amorçage nouveau. Du reste, C. aperçoit lui-même la possibilité d’une telle tâche, ainsi que le montre sa note, p. 16 sq., où il envoie aux horizons phénoménologiques ouverts par Husserl. Au cours d’une conversation que l’auteur de ce livre eut avec Cassirer à l’occasion d’une conférence faite à la section hambourgeoise de la Kantgesellschaft sur « Les tâches et les voies de la recherche phénoménologique », l’accord se fit sur la nécessité d une analytique existentiale, dont cette conférence présentait l’esquisse.