EREIGNIS - Heidegger et la phénoménologie

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Martin Heidegger

Être et temps : § 41. L’être du Dasein comme souci.

Traduction par Emmanuel Martineau

sexta-feira 19 de agosto de 2011

        

Pour saisir   ontologiquement la totalité du tout structurel du Dasein  , nous devons d’abord poser la question   suivante : le phénomène de l’angoisse  , avec ce qui s’ouvre en lui, est-il capable de nous donner phénoménalement le tout   du Dasein de manière suffisamment cooriginaire pour que le regard qui en cherche la totalité puisse se remplir dans cette donnée   ? La réalité globale de ce que cette donnée inclut peut être enregistrée dans l’énumération formelle suivante : le s’angoisser   est, en tant qu’affection  , une guise   de l’être-au-monde   ; le devant-quoi   de l’angoisse est l’être-au-monde jet  é; le en-vue  -de-quoi de l’angoisse est le pouvoir-être-au-monde. Par suite, le phénomène plein de l’angoisse manifeste   le Dasein comme être-au-monde existant facticement. Les caractères ontologiques fondamentaux de cet étant sont l’existentialité, la facticité et l’être-échu. Ces déterminations existentiales n’appartiennent pas comme des morceaux à une totalité à laquelle l’un d’entre   eux pourrait parfois faire défaut, mais en elles règne une connexion   originaire   qui constitue la totalité cherchée du tout structurel. Dans l’unité des déterminations d’être citées du Dasein, l’être de celui-ci devient comme tel ontologiquement saisissable. Comment cette unité elle-même doit-elle être caractérisée ?

Le Dasein est un étant pour lequel, en son être, il y va   de cet être même. Le « aller de  ... » s’est clarifié dans la constitution   d’être du comprendre   comme être qui se projette vers   le pouvoir-être le plus propre  . C’est en-vue-de   celui-ci que le Dasein est à chaque fois comme il est. Le Dasein, en son être, s’est à chaque fois déjà confronté avec une possibilité de lui-même. L’être-libre vers le pouvoir-être le plus propre et, du même coup, vers la possibilité de l’authenticité et de l’inauthenticité se manifeste dans l’angoisse en une concrétion originaire, élémentaire. Or l’être pour le pouvoir-être le plus propre veut dire ontologiquement : le Dasein est, en son être, à chaque fois déjà en avant de lui-même. Le Dasein est toujours déjà [192] « au-delà de soi », non pas en tant que comportement   vis-à-vis d’un autre étant qu’il n’est pas, mais en tant qu’être pour le pouvoir-être qu’il est lui-même. Cette structure   d’être du « y aller de... » essentiel, nous la saisissons comme l’être-en-avant-de-soi   du Dasein.

Mais cette structure concerne le tout de la constitution du Dasein. L’être-en-avant-de-soi ne signifie pas quelque chose   comme une tendance   isolée d’un « sujet   » sans monde, elle caractérise l’être-au-monde. Mais à celui-ci il appartient d’être remis à lui-même, d’être à chaque fois déjà jeté dans un monde. L’abandon   du Dasein à lui-même se manifeste de manière originairement concrète dans l’angoisse. Saisi plus pleinement, l’être-en-avant-de-soi signifie donc : être-en-avant-de-soi-dans-l’être-déjà-dans-un-monde. Dès l’instant   que cette structure essentiellement unitaire est phénoménalement aperçue, se clarifie également ce que notre analyse antérieure de la mondanéité avait dégagé, à savoir que le tout de renvois de la significativité en laquelle se constitue la mondanéité est « fixé » en un en-vue-de. Cette solidarité du tout de renvois, des rapports multiples du pour... avec ce dont il y va pour le Dasein, son en-vue-de-quoi  , n’a pas le sens   d’une fusion d’un « monde » sous-la-main   d’objets avec un sujet. Elle est bien plutôt l’expression   phénoménale de la constitution originairement totale du Dasein, dont la totalité est désormais explicitement dégagée comme être-en-avant-de-soi-dans-l’être-déjà-dans... En d’autres termes : l’exister   est toujours factice  . L’existentialité est essentiellement déterminée par la facticité.

Mais l’exister factice du Dasein, à son tour, n’est pas seulement et indifféremment un pouvoir-être-au-monde jeté, mais il s’est toujours aussi déjà identifié au monde de sa préoccupation. En cet être-auprès échéant s’annonce  , expressément ou non, compris comme tel ou non, la fuite devant l’étrang(èr)eté qui la plupart du temps demeure recouverte avec l’angoisse latente parce que la publicité du On réprime toute non-familiarité. Dans l’être-déjà-en-avant-de-soi-dans-un-monde est essentiellement impliqué l’être échéant auprès de l’à-portée-de-la-main   intramondain   dans la préoccupation.

La totalité formellement existentiale du tout structurel ontologique   du Dasein doit donc être saisie dans la structure suivante : l’être du Dasein veut dire être-déjà-en-avant-de-soi-dans-(le-monde-) comme-être-auprès (de l’étant   faisant encontre de manière intramondaine). Cet être remplit la signification   du titre de souci  , que nous utilisons ici de manière purement   ontologico-existentiale  . De son sens demeure exclue toute tendance   d’être entendue ontiquement comme le zèle ou l’incurie.

[193] Que l’être-au-monde soit essentiellement souci, c’est la raison   pour laquelle, dans des analyses antérieures, nous avons pu saisir l’être auprès de l’à-portée-de-la-main comme préoccupation et l’être avec l’être-Là-avec d’autrui tel qu’il fait   encontre à l’intérieur du monde comme sollicitude  . Si l’être-auprès... est préoccupation, c’est parce que, en tant que guise de l’être-à, il est déterminé par la structure fondamentale de celui-ci, par le souci. Le souci ne caractérise pas simplement, par exemple, l’existentialité coupée de la facticité et de l’échéance, mais il embrasse l’unité de ces déterminations d’être. Par suite, le souci ne désigne   pas non plus primairement et exclusivement un comportement isolé du Moi   vis-à-vis de lui-même. Parler de « souci de soi » par analogie   à la préoccupation et à la sollicitude serait une tautologie. Le souci ne peut pas désigner un comportement particulier vis-à-vis du Soi-même, parce que celui-ci est déjà caractérisé ontologiquement par l’être-en-avant-de-soi, mais, dans cette détermination, les deux autres moments structurels du souci, l’être-déjà-dans... et l’être-auprès... sont eux aussi conjointement posés.

L’être-en-avant-de-soi comme être pour le pouvoir-être le plus propre contient la condition ontologico-existentiale de possibilité de l’être-libre vers des possibilités existentielles authentiques. C’est en vue du pouvoir-être que le Dasein est à chaque fois comme il est facticement. Mais dans la mesure   où cet être pour le pouvoir-être est lui-même déterminé par la liberté, le Dasein peut aussi se comporter velléitairement vis-à-vis de ses possibilités, il peut être inauthentique  , et il est de prime abord et le plus souvent   facticement selon cette guise. Le en-vue-de-quoi   authentique   reste non-saisi, le projet   du pouvoir-être de soi-même est laissé à la disposition du On. Dans l’être-en-avant-de-soi, le « soi » désigne donc à chaque fois le Soi-même au sens du On-même. Même dans l’inauthenticité, le Dasein reste essentiellement en-avant-de-soi, tout de même que la fuite échéante du Dasein devant lui-même manifeste encore la constitution d’être selon laquelle, pour cet étant, il y va de son être.

Le souci, en tant que totalité structurelle originaire, « précède » de manière apriorico-existentiale toute « conduite » et « situation   » du Dasein, ce qui veut dire qu’il s’y trouve aussi bien toujours déjà. Par suite, ce phénomène n’exprime nullement une primauté de l’attitude   « pratique » sur la théorique. Le déterminer purement intuitif d’un sous-la-main n’a pas moins le caractère du souci qu’une « action   politique » ou la calme résignation. « Théorie » et « praxis   » sont des possibilités d’être d’un étant dont l’être doit être déterminé comme souci.

C’est pourquoi est également vouée à l’échec toute tentative de ramener   le souci, en sa [194] totalité essentiellement indéchirable, à des actes particuliers ou à des pulsions comme le vouloir, le souhait, l’impulsion  , le penchant  , ou de le reconstruire à partir de tels éléments.

Vouloir et souhait sont enracinés par une nécessité ontologique dans le Dasein comme souci, ils ne se réduisent pas à des vécus ontologiquement indifférents, survenant dans un flux   totalement indéterminé en son sens d’être. Et cela ne vaut pas moins de la tendance et du penchant, qui, eux aussi, sont fondés, pour autant qu’ils puissent en général être purement mis en lumière dans le Dasein, dans le souci. Ce qui n’exclut pas que tendance et penchant ne constituent aussi ontologiquement l’étant qui « vit » sans plus  . Néanmoins, la constitution ontologique du « vivre » pose un problème propre, qu’il n’est possible de déployer que sur la voie d’une privation réductrice à partir de l’ontologie   du Dasein.

Le souci est ontologiquement « antérieur » à tous les phénomènes cités qui, bien entendu, pourraient dans une certaine mesure être adéquatement « décrits » sans que leur horizon   ontologique plein dût être visible, voire même en général connu. La présente recherche   fondamental-ontologique  , qui n’aspire ni   à une ontologie complète du Dasein, ni surtout à une anthropologie   concrète, peut se borner à fournir   ici une indication   sur la manière dont ces phénomènes sont fondés existentialement dans le souci.

Le pouvoir-être en-vue duquel le Dasein est a lui-même le mode   d’être de l’être-au-monde. Il implique donc ontologiquement le rapport   à de l’étant intramondain. Le souci est toujours, même s’il n’est que privativement, préoccupation et sollicitude. Dans le vouloir, un étant compris, c’est-à-dire projeté vers sa possibilité, est saisi concrètement comme quelque chose dont il faut se préoccuper ou qu’il faut porter à son être par la sollicitude. C’est pourquoi au vouloir appartient à chaque fois un voulu, qui s’est déjà déterminé à partir d’un en-vue-de-quoi. La possibilité ontologique du vouloir a donc pour constituants : l’ouverture   préalable de l’en-vue-de-quoi en général (être-en-avant-de-soi), l’ouverture de l’objet   possible de préoccupation (le monde comme le « où » de l’être-déjà) et le se-projeter   compréhensif du Dasein vers un pouvoir-être pour une possibilité de l’étant « voulu ». Dans le phénomène du vouloir perce la totalité sous-jacente du souci.

Le se-projeter compréhensif du Dasein est à chaque fois, en tant que factice, auprès d’un monde découvert. C’est en lui qu’il puise - de prime abord   conformément à l’être-explicité du On - ses possibilités. Cette explicitation   du On, d’entrée du jeu, a restreint les possibilités choisissables à la sphère du bien connu  , de l’accessible, du supportable, du convenable et du décent. Ce nivellement   des possibilités de Dasein à la mesure de ce qui est de prime abord disponible   au quotidien   accomplit en même temps un aveuglement du [195] possible comme tel. La quotidienneté médiocre de la préoccupation devient aveugle au possible et se satisfait auprès du simplement « réel ». Ce rassurement   n’exclut pas, mais au contraire éveille un affairement multiple   de la préoccupation. Dès lors, des possibilités positives nouvelles ne sont plus voulues, mais c’est le disponible qui, « tactiquement », est modifié de manière à ce que naisse l’illusion qu’il se passe quelque chose.

Le vouloir « rassuré » sous la conduite du On ne signifie cependant pas une extinction de l’être pour le pouvoir-être, mais seulement une modification   de cet être. L’être pour les possibilités se manifeste alors le plus souvent comme simple   souhait. Dans le souhait, le Dasein projette son être vers des possibilités qui, dans la préoccupation, ne restent pas seulement non-saisies, mais encore dont le remplissement n’est même plus considéré et attendu, au contraire : la prépondérance de l’être-en-avant-de-soi selon le mode du simple souhait implique une incompréhension des possibilités factices. L’être-au-monde dont le monde est primairement projeté comme monde du souhait s’est perdu sans relâche dans le disponible, mais de telle sorte que celui-ci, désormais seul à-portée-de-la-main, ne suffit cependant pas à la lumière de ce qui est souhaité. Le souhait est une modification existentiale du se-projeter compréhensif qui, échu à l’être-jeté, ne fait plus qu’aspirer aux possibilités. Une telle aspiration   referme les possibilités ; ce qui est « là » dans l’aspiration du souhait devient le « monde vrai ». Le souhait présuppose ontologiquement le souci.

Dans l’aspiration, l’être-déjà-auprès... a la primauté. L’être-en-avant-de-soi-dans-l’être-déjà-dans... est modifié de manière correspondante. L’aspiration échéante manifeste le penchant du Dasein à « se laisser porter » par le monde où il est à chaque fois. Le penchant manifeste le caractère de l’être-exposé-à... L’être-en-avant-de-soi s’est perdu dans un « être-seulement-toujours-déjà-auprès... ». La « tendance » du penchant est de se laisser entraîner par ce à quoi le penchant aspire. Si le Dasein sombre pour ainsi dire dans un penchant, alors ce n’est pas simplement encore un penchant qui est sous-la-main, mais au contraire la pleine structure du souci qui est modifiée. Devenu aveugle, le Dasein met toutes les possibilités au service du penchant.

L’impulsion « à vivre » est au contraire une « tendance » qui apporte elle-même avec soi son moteur - une « tendance à n’importe quel prix ». L’impulsion cherche à refouler   d’autres possibilités. Ici aussi, l’être-en-avant-de-soi est inauthentique, même si le fait d’être attaqué par l’impulsion vient de celui-là même qu’elle anime. L’impulsion peut courir plus [196] vite que l’affection et la compréhension correspondantes. Mais le Dasein n’est pas alors, n’est jamais « simple impulsion » à laquelle s’ajouteraient parfois d’autres attitudes, comme la maîtrise et la conduite de celle-ci, mais, en tant que modification de l’être-au-monde en sa plénitude, il est toujours déjà souci.

Dans la pure impulsion, le souci n’est pas encore   devenu libre, même si c’est lui qui seul rend possible ontologiquement que le Dasein subisse sa propre impulsion. Dans le penchant, au contraire, le souci est toujours déjà lié. Penchant et impulsion sont des possibilités qui s’enracinent dans l’être-jeté du Dasein. Impossible d’anéantir l’impulsion « à vivre », d’extirper le penchant « à se laisser porter » (« vivre ») par le monde. Mais tous deux, parce que et seulement parce qu’ils se fondent ontologiquement dans le souci, peuvent être modifiés ontico-existentiellement par celui-ci en tant qu’authentique.

L’expression « souci » désigne un phénomène ontologico-existential   fondamental, qui néanmoins n’est pas simple en sa structure. La totalité ontologiquement élémentaire de la structure du souci ne peut pas plus   être reconduite à un « élément originaire » ontique   que l’être, à coup sûr, ne peut être « expliqué » à partir de l’étant. Finalement, il nous apparaîtra que l’idée de l’être en général est tout aussi peu « simple » que l’être du Dasein. La détermination du souci comme être-en-avant-de-soi-dans-l’être-déjà-dans... - comme être-auprès... montre nettement que ce phénomène est lui aussi en soi   structurellement articulé. Or n’est-ce pas là l’indice phénoménal que la question ontologique doit être poussée encore plus loin pour dégager un phénomène encore plus originaire, qui porte ontologiquement l’unité et la totalité de la multiplicité structurelle du souci ? Mais avant que la recherche   poursuive cette question, il est besoin d’une appropriation   rétrospective et plus aiguë de ce qui a été jusqu’ici interprété, du point   de vue de la question fondamental-ontologique du sens de l’être en général. Toutefois, nous devons auparavant montrer que ce qui en cette interprétation est ontologiquement « nouveau » est ontiquement tout à fait ancien. Bien loin de le plier à une idée imaginaire, l’explication   de l’être du Dasein porte pour nous existentialement au concept   ce qui a déjà été ouvert ontico-existentiellement.


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