EREIGNIS - Heidegger et la phénoménologie

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Beaufret: Fonder la science

segunda-feira 29 de maio de 2017

        

Mais quel est le but de Husserl   ? Fonder   la science  , bien sûr, comme Descartes   ou comme Kant  . Car la science nous interpelle. Kant aussi, elle l’interpellait, bien qu’il ne participât déjà que marginalement à ses progrès. Descartes, au contraire, c’est d’une manière beaucoup plus directe qu’il est interpellé. Il se demande : qu’est-ce que la science ? — comme Cézanne : qu’est-ce que la peinture ? Descartes médite son propre  tier  , dans lequel il pense qu’il excelle. Il exagérait, dira Leibniz   : dans le métier, Fermât et Pascal   étaient plus forts que lui. C’est seulement comme fondateur que Descartes les surpasse. En quoi ? En ce que c’est lui qui dégage l’inconcussum dont le développement est la solidité de la science. Cet inconcussum, c’est l’ego cogito  . Science, en effet  , il n’y a que de tout ce qui peut tomber sub cogitationem. Or, une telle solidité est intrinsèque. L’ego cogito n’est donc pas, comme le croyait pourtant Descartes, une chose   plus solide que les autres  . Il y a  , à vrai dire, en lui une double solidité : celle d’une chose que la méthode amène au premier rang comme plus immédiatement solide que les autres : la res cogitans  , et une autre qui est la solidité de la méthode elle-même. Car si l’ego cogito n’était qu’une chose qui serait méthodiquement première, comment pourrait-il fonder la méthode ? Tel est le fond inaperçu de l’accusation portée contre Descartes, de cercle, ce cercle n’étant devenu visible à ses contemporains que dans le rapport   du cogito comme chose, à Dieu   comme chose plus essentielle que la res cogitans elle-même. En réalité, le « cercle cartésien » est bien plus encerclant qu’un tel rapport, et c’est bien en deçà de lui que Kant dé s encercle Descartes, et que Husserl améliore le désencerclement kantien. L’amélioration est à la mesure   de la différence qui sépare la construction   (kantienne) de la constitution   (husserlienne).

La faiblesse de Descartes, selon Kant et Husserl, est que la première condition éclipse la deuxième, autrement dit que la solidité de la chose éclipse encore pour lui la solidité de la méthode. Ce qu’a de solide la méthode repose bien sur l’ego cogito, mais tout autrement que sur une chose plus chosiquement solide que les autres. La méthode, en effet, c’est bien l’ego cogito, mais dans son occupation propre, qui est de ne « s’adresser la parole qu’à lui-même ». Hegel   dira : dans ce « colloque avec lui-même » au sein   duquel, « ayant l’air de s’occuper d’autre chose, il ne s’occupe cependant que de lui-même ». C’est, en effet, se solum alloquendo, ne s’adressant qu’à lui-même, qu’il rencontre, plus originellement que quoi que ce soit d’autre, l’injonction de conduire par ordre ses pensées. La méthode, c’est la pensée elle-même in se conversa, retournée de ses objets jusqu’à elle-même, au point   que c’est seulement dans ce retournement jusqu’à elle-même qu’ils lui apparaissent ob-jectivement, et non plus fantastiquement, au sens   où l’idée « fantastique » du soleil  , c’est-à-dire telle qu’elle est seulement « peinte en la fantaisie », peut apparaître. Comment passe-t-on de la fantaisie au savoir ? Non pas tourné vers   la chose et en la regardant mieux, mais bien : se retournant vers soi-même pour, de là, pouvoir dire en retour à la chose : tu n’es pas autre chose que — nihil aliud quant. Ainsi le célèbre morceau de cire est : nihil aliud quant extensum quid  , flexibile, mutabile. Spinoza  , développant la pensée de Descartes, dira très bien de la méthode qu’elle est essentiellement cognitio reflexiva : connaissance   retournée, ré-fléchie sur elle-même. La ré-flexion n’est pas ici un accident   de la pensée, mais le rapport qui la porte à l’objet  . C’est ré-flexivement que nous pensons le soleil ex rationibus Astronomie. Moins ex Astronomia que ex mente ad seipsam conversa. Pourquoi, demandait-on à Galilée, posez-vous que, tout obstacle étant écarté, le corps   en mouvement   sur un plan continue son mouvement ? Réponse : mente concipio. Je   le conçois tel, dira Descartes, cogitando, c’est-à-dire me solum alloquendo, bien que l’on ne puisse jamais rien voir de tel. Je le conçois comme je conçois égale à deux droits la somme   des angles du triangle qui n’est jamais égale à deux droits dans les triangles qu’on peut voir. Il y a ainsi, dans la réflexivité de l’ego cogito, une force   impulsive et propulsive qui, arc-boutée sur elle-même, fonde une marche en avant qui ne doit plus rien à rien d’extérieur. C’est cela la méthode, non plus au sens platonicien où la psyche  ), dans l’orbe   de la chose, en tente l’approche, mais au sens moderne où le premier pas est déjà initium pergendi, initiative de continuation, de telle sorte qu’en fin de compte   « il n’est plus rien, dit Hegel dans son Discours   de Berlin, qui puisse se soustraire à la puissance de l’Esprit   ».


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