Géographie et géomatique

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Paul Vidal de la Blache

Vidal de la Blache : Des caractères distinctifs de la géographie - l’unité terrestre

Annales de Géographie, tome 22, no. 124, 1913

vendredi 2 mars 2012, par Murilo Cardoso de Castro

Paul Vidal de la Blache (1845-1918) “ Des caractères distinctifs de la géographie ” in revue Annales de Géographie, tome 22, no. 124, 1913, pages 289-299. Paris : Armand Colin, Éditeur.
Disponible à la BNF-Gallica

La géographie comprend par définition l’ensemble de la terre. Ce fut le mérite des mathématiciens-géographes de l’antiquité, Érathosthènes, Hipparque, Ptolémée, de poser en principe l’unité terrestre, de faire prévaloir cette notion au-dessus des descriptions empiriques de contrées. C’est sur cette base que la géographie a pu se développer comme science. L’idée de corres­pondance, de solidarité entre les phénomènes terrestres, a pénétré ainsi et pris corps, fort lentement il est vrai, car il s’agissait de l’appuyer sur des faits, et non sur de simples hypothèses. Lorsque, au commencement du XIXe siècle, Alexandre de Humboldt et Carl Ritter se firent les initiateurs de ce qu’on appelait alors la géographie comparée, ils se guidaient d’après une vue générale du globe ; et c’est à ce titre que leur impulsion fut féconde. Tous les progrès accomplis depuis dans la connaissance de la terre se sont accordés à mieux mettre en lumière ce principe d’unité. S’il est un domaine où il se manifeste avec une souveraine clarté, c’est celui des masses liquides qui cou­vrent les trois quarts du globe et de l’océan atmosphérique qui l’enveloppe. Dans les mouvements de l’atmosphère, écrit le météorologiste Dove, "aucune partie ne peut s’isoler, chacune agit sur sa voisine " .C’est ainsi qu’en se réper­cutant, les bourrasques formées aux abords de Terre-Neuve abordent les côtes de l’Europe occidentale et par contre-coup le nord de la Méditerranée ; et si on les perd de vue ensuite et que leur marche échappe aux observatoires, il n’est pas douteux que la série des répercussions se poursuive. Les parties de l’océan sont mises en communication intime par une circulation de fonds et de surface. " Quum Oceanus Movetur, Totus Movetur ", écrivait déjà Bernard Varenius.

La partie solide du globe ne subit pas moins l’action d’une dynamique générale. L’ensemble des faits tectoniques que les explorations poussées dans les diverses contrées de la terre ont mis en lumière, montre assez de coordi­nation pour qu’Édouard Suess ait pu édifier sur eux une synthèse, dont l’idée même eût auparavant paru chimérique. La connaissance des régions polaires nous promet enfin de nouveaux exemples de correspondance et de corrélation, qui éclaireront sans doute d’un jour nouveau la genèse des phénomènes. Cette idée d’unité est commune sans doute à toutes les sciences qui touchent à la physique terrestre, de même qu’à celles qui étudient la répartition de la vie. L’insolation, l’évaporation, la chaleur spécifique de la terre et de l’eau, les changements d’état de la vapeur d’eau, etc., s’éclairent par la comparaison réciproque des diverses parties du globe. La loi de pesanteur domine toute la diversité des formes d’érosion et d’entraînement, et se manifeste ainsi dans sa plénitude. Toute espèce vivante est dans une perpétuelle tension d’efforts pour acquérir ou défendre un espace qui lui permette de subsister, et cela sert de guide au naturaliste. La connaissance de ces faits qui, dans des ordres divers et à des degrés différents, contribuent à fixer la physionomie de la terre, résulte d’un ensemble d’observations où chaque partie du globe doit, autant que possi­ble, apporter son témoignage. Chaque science accomplit en ce sens la tâche qui lui est propre ; mais on ne peut pas dire qu’elle remplisse pour cela le rôle de la géographie : c’est ce rôle donc qu’il s’agit de préciser.


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